Journal Berlioz

Journal de bord des six derniers mois d'enseignement (2003-2004) d'un professeur de collège parisien en ZEP.

06 octobre 2006

Z.E.P. = Zèle Éducatif Passager ....

Je me suis aperçu courant 2000 qu’il ne me restait plus que trois rentrées à faire. Et j’ai souhaité terminer comme TZR (Titulaire sur zone de remplacement) une carrière dont il m’amusait qu’elle fût ainsi “gaussienne” . Pont aux ânes renouvelé du scientifique, la courbe de Gauss générique se présente en “chapeau de gendarme” : on part au niveau zéro, on monte continûment et on redescend ensuite au niveau zéro de départ. Ça me tentait, un tel profil professionnel...

Et puis, plus sérieusement, je cherchais une confirmation. L’épouvante pédagogique m’avait saisi, trois ans plus tôt. Pour aller m’informer à la source, tant me fascinaient les rumeurs sur le champ de bataille éducatif des collèges et des lycées, j’avais choisi de renoncer à l’enseignement supérieur ( je naviguais alors entre l’Ecole Normale Supérieure de Cachan, l’IUFM de Créteil et l’Université nouvelle de Marne-la-Vallée) pour reprendre contact avec le secondaire. Affectation informatisée: lycée François Villon, Paris, quatorzième arrondissement; zone sensible.

Prise de contact. Trois ans d’essai. Incrédulité . C’était donc devenu ça, enseigner? Non, j’avais dû tomber sur un cas d’espèce! Des circonstances locales mystérieuses et exceptionnelles, un micro-trou dans la couche d’ozone au niveau de la porte de Vanves, les interventions convergentes de quelques jeteurs de sorts, le travail de sape d’une conspiration de mutants, quelque chose, il le fallait, était là à l’œuvre. Mais ailleurs? Décidément, on ne devait pas, on ne pouvait pas, généraliser. Ou alors .....

Bref, il était indispensable d’élargir le périmètre de l’enquête.... tourisme pédagogique angoissé que, par le biais de remplacements (demandés) de courte durée, l’emploi de TZR devait théoriquement me permettre...

Visa touristique demandé? Visa touristique accordé!

Rentrée 2001, j’ai passé quelques semaines médiocres, trop brèves pour conclure, au lycée Turgot (troisième arrondissement). Ensuite, maladie récidivante d’un collègue oblige, mes “courtes durées” se sont fondues en un remplacement long au lycée Victor Duruy (septième arrondissement), reconduit à la rentrée 2002 sauf une parenthèse d’un mois au collège Montgolfier (retour dans le troisième arrondissement) où j’ai catéchisé de jeunes et honorables chinoises et chinois dont la bonne volonté n’avait d’égale que la non-francophonie. J’ai principalement appris à Duruy que l’agitation endémique des populations scolaires montantes s’était solidement implantée dans les beaux quartiers. On y est moins insulté qu’ailleurs mais aussi peu écouté. On n’y est plus “l’enculé” de service, on y accède au statut d’animateur-télé que l’on zappe. Dont acte.

La rentrée 2003 m’a connu brièvement hospitalisé - les hernies inguinales m’adorent - puis, dès que remis sur pieds fin septembre, nommé au collège Hector Berlioz (dix-huitième arrondissement) pour une coda en Z.E.P. (zone d’éducation prioritaire) parachevant la dégringolade de ma “gaussienne”. J’y ai pris quelques notes au jour le jour . Observations, frustrations, pulsions et mouvements d’humeur pour six mois de la vie d’un établissement d’enseignement difficile, même s’il y a pire.

J’ai dit établissement “d’enseignement” ? Vous êtes sûr ?

Le texte est quasi brut. Peu de retouches: témoignage. Mon sentiment dominant a été d’impuissance.
On croit souvent qu’une réforme du système éducatif peut se théoriser sur la base d’une réflexion d’ensemble approfondie. Moi le premier j’y croyais, et je l’avais écrit dans quelques rapports très officiels ... Théorie . Car là, les mains dans le cambouis, le vrai, le salissant, l'épais, nombre de bonnes résolutions vacillent tandis que les projections mentales s’effondrent. Le chantier est immense, il ne peut être que collectif et on mesure localement combien ce terme a de difficultés à s’incarner, dans la vacuité désolée du concept d’équipe.

Moments de découragements, tentation de la fuite.
D’ailleurs j’ai fui, le 5 avril 2004, jour anniversaire de mes soixante ans, jour de mon entrée en retraite. Après moi le déluge ?

Pas tout à fait. Mais je ne pouvais plus rien faire de mieux que ceci: témoigner.
Alors, voilà. J’ai mis en ordre mes papiers ...............

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07 octobre 2006

Notes I (Me. 8 /10/03)

J’en reviens . Ce matin, vers dix heures, le principal (la principale en fait mais la féminisation m’agace) du collège Hector Berlioz (Paris – 18ème arrdt) a téléphoné . Le rectorat l’avait informé(e!) de ce que j’étais opérationnel, mon arrêt maladie s’étant terminé le 3/10. Madame Thomas, professeur agrégé de mathématiques en poste dans l’établissement et dont le congé de maternité ne devait démarrer qu’après les vacances de la Toussaint “devançant l’appel” - elle ne peut plus assurer ses cours à partir de demain -, on me “propose” de la remplacer.

La courtoisie de la formulation m’étonne. Il s’agit bien de “proposer” ! Je suis payé pour faire des remplacements, payé même quand je n’en fais pas d’ailleurs et l’arme au pied depuis la rentrée. Mon opération a certes perturbé le processus mais enfin la pré-rentrée a eu lieu le 01 / 09 et je suis quand même resté sans emploi jusqu’au 15 septembre, n’étant hospitalisé que le 16. Que je me félicite de cette mauvaise gestion des ressources humaines ne l’empêche pas d’être mauvaise.

Je suis rattaché administrativement au collège Montgolfier (Paris – 3ème arrdt). Je m’y suis présenté pour la pré-rentrée. Le principal (e! bis? C’est une femme), nouvellement nommé(e!) m’a remercié pour les offres de service que je lui ai faites mais... n’avait “ rien à me confier ”, tous ses “ matheux ” étant présents. Or: il manquait du personnel pour accompagner les gamins à la cantine, extérieure au collège. Or: la correction des évaluations en sixième (contrôle de niveau à l’entrée – grand foutoir destiné après la pénible saisie de ses résultats à nourrir quelques planqués pédagogiques du ministère (opinion personnelle et intime conviction) dans leurs élucubrations informatisées et inopérantes), correction qui emmerde tout le monde pour une efficacité à peu près nulle, aurait avantageusement pu m’être confiée, soulageant ainsi d’autant les collègues. Or: la “mise à disposition de fait” d’un enseignant provisoirement déchargé de cours pouvait permettre quelques séances de remise à niveau dans un cadre à inventer localement et délivré de toute contrainte administrative . Mais non : “ rien à me confier ”.

Il n’y a aucune réflexion véritablement autonome des équipes d’établissement. Ce n’est même pas une question de personnes. C’est un blocage général de la pensée enseignante, engluée dans le maquis des textes et des directives de l’administration centrale dont le jacobinisme tue l’imagination . Ne peut être envisagé que ce qui est défini explicitement comme pouvant l’être: à peu près rien. J’aurais dû être plus royaliste que le roi, faire des propositions? Sans doute ... Pas sûr qu’elles aient été bien accueillies. Le zèle est toujours louche! Bref, j’ai vaqué deux semaines de plus. Cela dit, cette fois, il faut s’y remettre .

Car ce matin après le collège, c’est le rectorat qui m’a appelé à son tour, vers onze heures, pour confirmer “l’offre d’emploi”!. Allons-y. J’y ai fait un saut et, je l’ai dit en commençant, j’en reviens. Je ne pourrai voir le (la) chef que demain après midi: aujourd’hui c’est “ Wednesday’s closed ”. Et demain matin il (elle) est “en réunion”. Diable!

Il bruinait . L’établissement est pratiquement Porte de Saint-Ouen et pour venir de la rue Soufflot j’ai le choix: le métro (la ligne 10 d’Odéon à Duroc, puis la 13 jusqu’à Porte de Saint Ouen: 15 stations quand même!) ou la moto . Je ne suis pas au point pour les lignes de bus. J’ai pris la moto, tant pis pour le crachin. On descend le boulevard Saint Michel, on franchit la Seine, Palais de Justice à gauche; après Châtelet, boulevard de Sébastopol jusqu’à la gare de l’Est, puis direction Barbès -Rochechouart et à suivre ; au bout, à gauche, rue Ordener, et quand elle perd son nom, une petite rue à droite, rue Georgette-Agutte. On y est. C’est au numéro 17. Pas sûr que j’aie pris au plus court. J’améliorerai. Enfin, là, un peu plus de trente minutes.
Il m’en faudra quarante au retour en filant sur la Porte de la Chapelle, puis vers la Porte Saint-Martin pour rattraper Beaubourg, l’Hôtel de Ville et remonter la rue Saint Jacques afin d’attaquer la rue Soufflot par le haut. J’ai retrouvé le parking en travaux et pour accéder aux emplacements deux-roues il a fallu que je descende d’un niveau supplémentaire à remonter ensuite. J’ai horreur de remonter la rampe en moto. La TDM 850 est relativement lourde et je suis maladroit au ralenti. Enfin….. J’espère que ça ne va pas durer (les travaux).

Rue Georgette-Agutte donc. L’établissement fut autrefois sans doute école communale, petites briques jaunes et rouges, fenêtres à l’ancienne. Aspect très sympathique. Il y avait une bande de gosses plutôt blacks–beurs qui traînaient dans le coin. Je suppose que je vais retrouver l’ambiance de la cité scolaire François Villon où je prêchais voici trois ans. J’y ai appris (difficilement, mais belle performance) à me faire traiter de noms d’oiseaux pendant les cours sans perdre nécessairement mon sang-froid. Impossible j'imagine, ici aussi, repéré comme prof, de garer la moto dans le coin si on a vraiment l’intention de repartir avec .

À Villon , on était en “ Zone sensible ” . Berlioz est classé “ ZEP – Zone d’Éducation Prioritaire ” . Dans l’ étude de mars 2002 (que j’ai gardée) sur les 172 collèges parisiens à laquelle s’était livré le Nouvel Observateur, je lis :

Entre la butte Montmartre et le périphérique, le collège Hector Berlioz se trouve dans un quartier calme et silencieux, bien que très défavorisé. Si une certaine violence se manifeste dès la 6e, la situation s’est améliorée puisque, au dire des enseignants eux-mêmes, elle a complètement disparu pendant les cours.
L’établissement a pour objectif principal de développer la maîtrise de la langue française grâce, notamment, à la pratique théâtrale qu’un partenariat avec le théâtre “L’Étoile du Nord” rend particulièrement efficace. Face aux difficiles conditions de logement de certains élèves, le collège représente une sorte de havre, notamment grâce à une équipe administrative solide. Les progrès sensibles au brevet récompensent déjà les efforts fournis.

Diable ! “La violence a complètement disparu des cours”? Voilà qui m’ouvre des horizons …

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11 octobre 2006

Notes II (Je. 9/10/03).

J’ai testé le métro. Il faudra que je parte de l’appartement une heure avant le début des cours. Il y a environ 45 minutes de trajet et, pour parer à toute éventualité, il faut se réserver une marge …

L’emploi du temps est ma foi excellent ou peu s’en faut. Le mercredi est libre. Et pour remplir mes 15 heures (privilège de l’agrégé), je n’ai que trois classes en responsabilité: une 6ème , une 5ème et une 3ème. L’établissement a porté les horaires de maths à 5 heures (le plancher est à 4 heures) en profitant de ses moyens ZEP. Bon. Mais le principal (la / ...e!) semble ignorer ce que faisait la collègue que je remplace de ce supplément d’heures. Elle “croit” que les classes y étaient dédoublées. Apparemment affable, l’allure “dadame”, une première impression d’amabilité compréhensive et... de fort “modeste” implication pédagogique. À suivre .

J’ai des “a priori” sur les nécessités du fonctionnement en équipe comme de la direction d’établissement..… Il me paraîtrait normal qu’un remplacement qui va s’installer finalement jusqu’à Pâques - j’ai eu Mme Thomas au téléphone dans la soirée, elle enchaîne courte maladie (on y est), maternité et congé pour allaitement (ça nous conduit fin mars 2004) - motive, classe par classe, une brève réunion de mise en route de l’équipe pédagogique (dont le professeur partant et son remplaçant) pilotée par le chef d’établissement . Enfin …

Tout le monde est très aimable . L’ambiance du côté du secrétariat semble excellente. Je passe au CDI (Centre de Documentation et d’Information). La documentaliste ne peut me fournir que deux des trois livres attendus. Rupture de stock pour le troisième . Et du coup, la moitié de la classe concernée travaille sans livre.

Un saut en “salle des profs”, pour prendre la température. J’y croise les professeurs principaux (coordinateurs) de la 3ème et de la 5ème que je vais prendre en charge. Même sentiment d’être “à côté”: aucun des deux ne semble imaginer une réunion d’équipe pédagogique. C’est vraiment terrible ce “chacun dans son coin” qui nécessairement génère le “chacun sa merde”... quand le seul moyen de faire face au problème des classes difficiles est à mes yeux de s’en saisir ensemble. On verra... mais je m’attends à la classique déploration individuelle et démultipliée sans prise de conscience collective.

Quand je quitte les lieux, une collègue me glisse : “Vous allez voir, cette rentrée, c’est le foutoir complet. Un CPE (conseiller principal d’éducation) terriblement efficace est parti et du coup, les élèves ne sont plus cadrés” . Je ne dis rien, évidemment .

Je passe un coup de fil à Mme Thomas au retour. Elle est en train de baigner sa gamine et me fera un mail avec documents. Mais en deux mots: “...la 6ème est infernale ; la 5ème est adorable ; la 3ème … il y a d’excellents éléments, mais aussi …. enfin je ne veux rien dire, vous verrez… ”.

Par dessus tout ça, ce soir, comme tous les 9 octobre, anniversaire de la compagne des bons et des mauvais jours. J’ai horreur des anniversaires. Le mien comme celui des autres. Je fais quand même un effort: restaurant près de l’Odéon. Je n’ai pas dû mettre une cravate depuis ….. Mais ça lui fera plaisir. Sapons-nous et allons-y. La pédagogie, c’est demain. Et après-demain, la déprime?

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14 octobre 2006

Notes III (Ve. 10/10/03)

Hier, dans un moment d’ égarement, j’ai expliqué à la principale un peu surprise que finalement (elle ne me demandait pas de démarrer avant lundi), il était pédagogiquement préférable que je prenne les classes en main tout de suite. Quel idéaliste ! C’est mieux, bien sûr : j’ai cours avec les trois classes le vendredi et ainsi on démarrera vraiment sans traîner dès le début de la semaine prochaine. Mais ce matin, au réveil, ça me les brise quand même menu de m’être ainsi privé d’une petite rallonge pépère … Je me motive: s’y tenir, car les bonnes décisions sont toujours du soir ! Le matin, c’est la misère psychologique. Allez, quand faut y aller, faut y aller. J’y suis allé.

Quelle patience, d’emblée ! J'avais oublié ! On oublie trop facilement. Un été suffit. On croit de nouveau que c’est possible et puis ... Ces gosses sont devenus ingérables. Chacun se croit seul, une grosse vingtaine de mômes c’est un feu roulant de cris, d’interpellations, de stylos qui volent, de boulettes de papier devenues projectiles … Rester calme. Je ne peux rien faire d’efficace tant que je ne maîtrise pas leurs prénoms pour obtenir nommément leur attention. Je me casse la voix en deux heures (à la pause de midi, je ferai un saut à la pharmacie la plus proche pour prendre des pastilles pour la gorge, j’ai encore les 3èmes l’après midi) .

Les 5èmes ne sont pas “adorables”. Ils sont (peut-être) un peu moins difficiles. Et les 6èmes sont invraisemblablement agités. Impossible ce matin de les calmer. Toute réflexion visant à faire taire X est commentée par Y etc. Ce n’est pas du chahut, mais c’est l’absence totale de compréhension de ce qu’est le “métier de collégien”. Je me demande si je vais arriver à travailler et surtout à les faire travailler. Je n’ai fait que de la discipline: j’ ai réussi en une heure, liste d’appel en main et concentré sur les prénoms que je faisais constamment ré-énoncer, non pas à mettre en place un quelconque axe de réflexion dialogué qui aurait pu ressembler à un début de cours, mais seulement à limiter les dégâts en focalisant leur énergie sur mes rappels continus à l’ordre.

La cantine - dont une collègue m’avait aimablement prévenu qu’elle ne connaissait (je lui demandais mon chemin dans l’établissement) aucun professeur qui y allât tant c’était “dégueulasse” - est tout à fait agréable. Je passe (sans l’avoir cherché, ignorant les horaires) un quart d’heure avant la cohue; le personnel est souriant, il y a une petite salle séparée pour les professeurs - où je mange effectivement seul, croisant une arrivante quand je repars - et ce qu’on me sert est équilibré et de bonne venue. Je sors prendre un café (et acheter mes pastilles!).

Peu avant de prendre les 3èmes je croise un CPE qui me dis : “Ceux-là ? Aie, j’aime autant vous prévenir ….”. Il me sort d’ailleurs une épine du pied en passant quelques instants plus tard m’amener une retardataire. Les mômes, grands gigots de toutes les couleurs, réfugiés au fond de la classe - au premier contact! - ignorent mes injonctions de pré-démarrage visant à leur faire remplir prioritairement les premiers rangs. Je me serais peut-être retrouvé tout con très vite sans son efficace intervention. Il les bouge avec la manière. Il semble bien les connaître …… Il a dû sentir le vent et ne pas passer au hasard. Ouf, merci collègue !

Ils sont merdiques . Heure pénible. Quelques filles assez calmes, pas plus de cinq ou six. Et le reste … Je remets ça: liste d’appel (évidemment, j’écorche quelques noms: vociférations), une demi-douzaine de cas où on essaie de me tromper sur qui-est-qui (je devine et dois vérifier sur les carnets de correspondance), des prénoms modifiés (entre autres un Max-Alain devenu, sans doute touché par la grâce d’Allah, Omar) et ensuite: remarques sur remarques avec apprentissage accéléré des prénoms ré-énoncés, quolibets entre élèves, grossièretés que je n’entends pas, débats entre eux que je ne parviens qu’à grand peine à brider et questions oiseuses: “ Vous avez un accent, d’où vous êtes ?”, “Vous êtes bizarrement habillé !” etc. Rester calme, essayer de maîtriser l’affaire en commentant paisiblement: existence d’accents divers, possibilité reconnue de dauber sur l’enseignant à condition que ce soit en dehors des cours où le dialogue de classe doit se centrer sur les apprentissages, etc. Galère. J’arrive à en intéresser un petit tiers au calcul du décalage nécessité par une piste circulaire lors d’une épreuve de 400 mètres plats. Et je termine largement aussi épuisé que si j’avais moi même couru ledit 400 mètres.

Visite avant de partir au chef d’établissement. Oui, les gens que je lui cite lui sont connus. Et oui, on ne sait pas trop ce qu’on va pouvoir en faire. On compte sur moi pour faire au mieux bien sûr (sur moi et sur les autres). Et oui, “ils” sont parfois pénibles. Mais que voulez-vous ? Justement, je veux qu’on en prenne davantage conscience collectivement.

Je rentre. Je m’endors comme un plomb pour une demi-heure dès que je me suis posé sur le canapé. Tout ça va être très dur. Seule consolation éthique: je me sens plus fondé ainsi et ici à “penser l’école” que les universitaires et hauts responsables qui se répandent ou répandront en opinions dans ou devant la commission du “Grand Débat (Débat-national-sur-l’avenir-de-l’école)” sans avoir la moindre information vécue. Ils ignorent ce qu’est devenu aujourd’hui l’enseignement en collège. Claude Thélot préside sous les sunlights médiatiques ladite commission. Dans l’ombre, je m’esquinte les cordes vocales avec des gosses braillards et irresponsables qu’un manque complet de restructuration des nécessités pédagogiques laisse maîtres du terrain. Je connais un peu Thélot; il m’a fait travailler sur un “Rapport sur l’évaluation des enseignants des premier et second degrés” au titre du HCEE (Haut Conseil de l’Evaluation de l’Ecole, qu’il présidait). Même formation de départ et parcours divergents. On dira qu’il a "réussi" ... J’avais vaguement décollé à moment donné, carriéristement parlant, et puis j’ai laissé le soufflet retomber, lui est allé jusqu‘au bout. Mais je ne regrette pas d’avoir abandonné en cours de route le poste d’inspection dans lequel j’ai cru un temps pouvoir être utile. À l’heure actuelle, sans ma démission, je ferais encore le malin galonné et j’aurais, j’en suis persuadé, intérieurement honte. Alors ……

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18 octobre 2006

Notes IV (Me. 15/10/03)

Et c’est effectivement très dur... Ce sont, majoritairement et en première approche, des mômes insolents, agités, ricanants, se moquant ouvertement de tout, de mon accent du midi, de mon allure, de mon nom (j’ai dicté un billet pour les parents annonçant que M. Truel remplaçait Mme Thomas) : “Eh, les mecs, Truelle, il s’appelle Truelle”. Je suppose que Mme Thomas avait eu droit à “Tomate”. Voilà donc les connards qu’il va falloir supporter jusqu’à Pâques.

Car le système est ainsi fait. Il n’y a pas de véritable sanction possible. Des “mots-pour-les-parents” qui seront (ou plutôt ne seront pas) lus, et signés, écrits sur le “carnet-de-correspondance”? Foutaises. L’époque ne prête plus à rien. Ses manifestations déviantes sont officiellement classées comme relevant, chez l’enfant, d’une “grande-souffrance-intérieure”, d’un mal-être qui “appelle-maladroitement-mais-désespérément-au-secours” ! Seuls d’intolérants ringards dans mon genre pensent qu’une bonne paire de claques vigoureusement relayée par des géniteurs responsables et soucieux du comportement de leur gamin est une réponse saine et valable.

Alors il faut benoîtement essayer de rester dans le jeu, essayer de jouer, au bord de l’explosion, à l’éducateur en se lançant avec calme dans le prêche: quelques mots sur la diversité des accents et la nécessité de rechercher la vérité du discours derrière de simples variations phonétiques régionales, quelques mots analogues sur les coutumes vestimentaires dont les fluctuations autour d’un point moyen consensuel doivent être tolérées, en s’interdisant de commenter le ridicule de leurs accoutrements, quelques mots enfin sur la spécificité des patronymes dont la moquerie peut être gravement blessante et qui sont l’héritage d’une longue histoire dont celui qui les porte n’est pas maître. Discours magistral et pondéré … avec des rêves subliminaux d’insultes basses et de coups de pied au cul. Évidemment, ils ne comprennent rien et on se sent deux fois cocu au milieu de leurs rires gras. Je dois donc enseigner à “ça”? Enseigner?

On pourrait réagir. Mais collectivement, par une prise de conscience dont la masse critique minimale est l’établissement, en disant : “Stop ! La situation ne peut plus durer. Le système est devenu par trop inadapté. Donc : on oublie les notions de service et de programme; on énonce seulement ceci : nous sommes (ici) une grosse trentaine d’enseignants et une dizaine d’administratifs. Il y a environ quatre à cinq cents gosses. Que voulons nous en faire et comment nous partageons-nous le travail, sachant qu’il faut d’abord leur apprendre à vivre?”.
On pourrait énoncer et donner un sens à ceci : au moins dans l’enceinte du collège, l’apprentissage doit être structuré par des codes de conduite stricts. Et lister: politesse, tolérance, silence, respect des consignes, obéissance, discrétion dans les déplacements, les comportements et les prises de parole, attention constante portée à son environnement, attention constante portée aux formateurs qui s’attachent à installer des valeurs sur lesquelles construire un avenir social. Enfoncer le clou: c’est cela seul qui permet de s’inscrire dans un processus où l’on découvre à terme un sens à son effort. Il faut l’énoncer et surtout le faire comprendre (c’est à dire l’imposer) ensemble, en collectivité éducative soudée. Comment?

La première évidence est qu’il faut une phase de ressaisissement qui exige - absolument - la présence à temps complet (c’est à dire 30 à 35 heures par semaine) des quarante ou quarante-cinq adultes dénombrés plus haut. La seconde est qu’il y faut le pilotage énergique d’une équipe restreinte investie de la confiance de tous et suffisamment imaginative pour mettre à la discussion générale des hypothèses de travail qui s’arrachent aux épouvantables inerties acquises.

Tout ça me semble là, ce soir, hors d’atteinte. La montagne en forme de “Grand Débat National” que Luc Ferry met en route, indépendamment de quelques probables - mais rares - bonnes volontés individuelles, va bavasser et accoucher comme d’usage d’une pauvre souris apeurée.

Quand je quitte le collège, je passe du 18ème au 5ème arrondissement ... et je change de planète. Je regagne un bel appartement (de location, mais quand même) d’où on contemple, accoudé au balcon donnant sur la rue Soufflot, les frondaisons du Luxembourg à droite et le Panthéon à gauche … Privilégié? Certainement. En y laissant - déraisonnablement - 40% de mon salaire.

Et les mômes que je vilipende, quelle tanière regagnent-ils? Est-elle nécessairement immonde? Rien n’est moins sûr. Ou faut-il faire dans le social et le porte-à-porte pour visiter et “se rendre compte”? Pour mieux “comprendre et pardonner”? Pour mieux “comprendre et supporter”? Serions-nous là, finalement et seulement, pour supporter? Et attendre, accablés? Quoi? Que “ça pète”?.

L’imbécile peuple enseignant, aveugle et moutonnier, marche au supplice en se racontant les prochaines vacances et en s’accrochant à ses 15-18 heures, sous la houlette majoritaire des plus incapables de recul et d’initiative d’entre eux, dûment et pour cela même choisis par une administration-autruche afin de “gérer au mieux” les établissements, avec une seule consigne: “Et surtout, pas de vagues !”.

Excessif? Fatigue et écœurement, ce soir......

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19 octobre 2006

Notes V (Lu. 20/10/03)

Petit mieux côté moral. Il faut dire que je suis en congé de Toussaint demain soir (je n’ai pas cours le mercredi) … C'est (hélas) ça, l'enseignement.

J’étais hors de moi la dernière fois. Les cours de lundi 13 et de mardi 14 avaient été très pénibles. Les petits sixièmes ne savent que s’agiter, parler, sans écouter aucune consigne, tous à la fois, sans lever la main …. Tout est à installer. Il y a déjà deux zozos ingérables à première vue. Denis, qui vit en foyer, ne voit ses parents qu’en week-end, est suivi par une éducatrice qui en suit onze autres du même tonneau … Il est à la fois replié sur lui-même et agressif si on lui fait une remarque. Son cas a évolué en huit jours; lundi et mardi, il a sans cesse bougé, braillé; jeudi re-belote; vendredi, je l’ai isolé, il a sorti un bouquin, et n’a plus fait que lire, imperméable à mes injonctions. J’ai justement vu son éducatrice à la réunion parents - professeurs prévue ce soir là, elle ne sait trop comment le prendre. Aujourd’hui j’ai laissé tomber; j’ai assez de souci avec les vingt-trois autres. Il s’est mis au fond, il a sorti son bouquin, il m’a foutu la paix et réciproquement. Mais ce n’est pas une solution .

Et il y a Chafik. Beaucoup plus grand que les autres, irrépressiblement secoué de mouvements qui produisent des conséquences acoustiques de tous ordres. Insolent quand on le réprimande. Isolé au fond en début de semaine dernière. Mis au premier rang ce matin. Il n’a rien fait mais j’ai eu à peu près la paix. Je vais tâcher de téléphoner à la famille. Personne de chez lui ne s’est déplacé pour la réunion “parents” de vendredi.

À part ça, il faut faire cours ! Faire cours ? Il faut se disputer avec Marius (j’ai téléphoné à sa mère vendredi midi), avec Abdelazziz (j’ai demandé à voir son père), avec Islam…. Il faut rappeler cent fois à l’ordre Hawa et Ademoue les prétendues jumelles (avec quatre mois de différence? Erreur dans les dossiers?). Il faut essayer d’obtenir de Laura qu’elle cesse de parler, puis de commenter la réprimande, puis de surenchérir sur l’interdiction de commenter la réprimande, etc.
Le professeur principal de la classe (il leur enseigne les SVT (Sciences et Vie de la Terre)) a mis en service un petit cahier de remarques qui circule de cours en cours et où nous notons les incidents … pour déboucher me dit-il sur des heures de colles. Je ne suis pas certain qu’ils soient impressionnés. Peut-être. Nous verrons au retour des congés.

Je rame aussi en cinquième où Othmane m’emmerde constamment, où Jimmy redouble et ne fait rien, où Abdallah s’agite et pose des questions sans rapport avec le sujet, où Ayman bavarde en se trémoussant sans cesse, où Loïc selon ses immédiats voisins rote puis enchaîne en pétant, d’où des hurlements, des “ça sent l’œuf”, des “ M’sieur, vite, la fenêtre,vite”, où Sarah a toujours oublié ses affaires dans son casier et refuse de travailler parce qu’on lui interdit de traverser l’établissement pour aller les chercher, où Joy roucoule et découpe de petits bouts de papier…. et où Natacha et Jacky se taisent . Nooon ? Si !

Mais le vrai point noir ce sont les troisièmes. Il y a eu un miracle: ils m’ont écouté mardi 14 . C’était leçon: “Le théorème de Thalès (et propos connexes)”. Tableau bien léché mais présentation minimale sans aucune justification “intelligente”. Mes explications fonctionnent sur le principe éhonté du “ C’est comme ça parce que ce n’est pas autrement”, mon effort tendu vers l’objectif fondamental : “ Qu’importe qu’ils comprennent ou non pourvu qu’ils ferment leur gueule” - et oui, je sais ..-, avec affirmation démagogique de l’importance pour le prochain contrôle des résultats dictés et finalement déroulement convenable de la séquence. Indéfendable ? Scandaleux ? Évidemment!. Mais réaliste face à l’unique situation pédagogique à laquelle adhère à peu près le collégien : “ Merde, ce con-là écrit trop vite au tableau, je n’ai plus le temps de bavarder, il faut recopier avant qu’il n’efface”. Car le collégien croit encore un peu que l’important, c’est d’écrire : “ Regardez, M’sieur. J’ai bien travaillé : j’ai recopié”.

Seulement voilà, après avoir connement gratté, vient un moment où il faut essayer de faire fonctionner les énoncés sur des problèmes; en d’autres termes, vient un moment où il faut réfléchir. “ Réfléchir ? Et puis quoi encore ? Etudier et apprendre aussi tant qu’on y est ? Mais je rêve ?”. Et j’ai eu le bordel jeudi, le bordel bruyant, grossier, entrelacs d’altercations inter-individuelles (il y en toujours un qui a “ traité” l’autre, ou sa mère) et de questionnements bien entendu parfaitement dans le sens de mes propositions de travail (de L… au fond de la classe à B… au premier rang : “ Eh ! B..., tu suces toi ?”) , questionnements qui déclenchent, au-delà du haussement d’épaules de l’intéressée (on ne va quand même pas se fâcher pour une question si anodine), les commentaires soi-disant à mi-voix de l’assemblée (n’étant pas censé dès lors les entendre, il est clair que je ne les entends pas ; c’est la règle du jeu) : “ Mais si, je te dis qu’elle suce !” , “ Ah bon ? Je savais pas. Et elle t’a sucé, toi ?”. Etc.

Quelques protestations surréalistes s’élèvent : “ Mais faites les taire ! On n’entend rien !”. D’accord. Comment? Il y en a malgré tout quelques uns (plutôt quelques unes et fort rares) qui pensent être en troisième pour acquérir des connaissances. Les malheureux et plutôt donc les malheureuses !

J’ai localisé les huit perturbateurs en chef et je les ai virés du cours du lendemain. Envoyés en permanence avec un devoir à faire et qui sera corrigé. On a eu la paix vendredi et, allégée de huit, la classe s’est prêtée à une petite séance de travaux dirigés assez normale, plan-plan, et je l’espère pas inutile.
Je vais installer (essayer...) le système, on verra : emmerdeur un jour, viré le lendemain avec devoir à faire, retour le surlendemain seulement si muni du billet d’éviction signé par les parents. Je préviens les CPE (Conseillers Principaux d’Éducation, surveillants généraux de ma lointaine scolarité, époque révolue où la crainte en milieu scolaire avait pour l’écrasante majorité des élèves un sens… ).

Et j’ai quand même passé le week-end à bosser. Je termine demain mardi 21 le demi -trimestre avec un contrôle dans chaque classe, contrôles que j’ai préparés et polycopiés, j’ai mis au point des corrigés et les ai reproduits … Il faut faire “comme si” …. Puisqu’on est payés pour …

Comme j’ai l’intention de les “tenir” ( ?) en mettant ainsi en place un devoir hebdomadaire, ça risque fort d’être lourd comme charge de travail . Là j’ai les congés pour corriger ce premier lot groupé. Mais quand je vais m’installer en rythme de croisière dans des devoirs du vendredi à rendre le lundi et ce sur les trois classes ….. Le climat at home risque de tourner au vinaigre et à l’insatisfaction très expressive de la compagne. On verra bien.

Hier dimanche, j’ai également un peu regardé / réfléchi au delà de mon cas personnel. Les deux premières heures de demain matin sont “ banalisées” par l’administration pour que l’ensemble des professeurs puisse réfléchir aux “problèmes de l’établissement”. Je ne connais pas la genèse de l’affaire. J’ai cru comprendre que c’était une demande “de la base”, acceptée par la principale. La “base” en a sans doute plein les bottes du climat local. Néo-arrivant, et à vingt semaines actives de la retraite (je les ai comptées, en défalquant les congés, me projetant vers le 5 avril 2004 , jour de gloire de mes soixante ans! Vingt petites semaines ! Et pourtant, que ça va être long !), je ne me suis pas d’abord senti concerné…. Et puis, non, je ne vais pas changer sous prétexte que c’est la fin. Il faut, chacun à sa place, réfléchir et proposer et non pas rejoindre le troupeau des veaux qui ne savent donner que dans la déploration geignarde en espérant un deus ex machina hiérarchique qui a d’autres centres d’intérêt et d’ailleurs, ne mettant pas les pieds dans les classes, se tamponne gaillardement le coquillard des difficultés qui s’y peuvent rencontrer. J’irai donc à la réunion et je le disais, j’ai un peu commencé à y réfléchir.

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20 octobre 2006

Notes VI (Sa.1/11/03)

On est en pleins congés et je n’ai pas eu le temps d’écrire depuis dix jours … J’ai d’abord corrigé les copies du mardi 21 dans la foulée, le mercredi et le jeudi. Je m’en suis sorti, mais pas assez vite dans les perspectives raccourcies à venir (forcing du week-end). C’est à peu près nul. Huit de moyenne en sixième pour faire à la main des multiplications; pas même dix de moyenne en cinquième pour des calculs d’aire du triangle ressassés toute la semaine précédente et à peine plus de six de moyenne en troisième pour réciter et appliquer dans des cas élémentaires les résultats de Thalès. Le tout avec des écarts extrêmes: en troisième quatre copies au dessus de quinze et tout le reste en dessous de cinq.

Du coup, je vais me réorganiser complètement à la rentrée. Je ferai sur la semaine dans chaque classe deux heures de leçon, une heure de travaux dirigés dédoublés (ça en fait deux pour moi avec chaque fois une moitié de classe en salle de permanence) et l’heure de devoir du vendredi déjà programmée. J’arriverai peut-être ainsi à un peu plus d’efficacité en demi-groupe. On verra bien.

Et puis on a pris le train de nuit pour Tarbes le jeudi soir 23. Réunion de famille obligée. La grand-tante est morte en septembre, centenaire de quelques jours. Il faut maintenant régler la succession. Il y a une baraque à vendre et un bas de laine à partager. Climat familial tendu. C’est l’ère du soupçon et de vieilles rancœurs sont là, qu’il faut essayer de gérer. Pas le lieu d’en parler, mais le résultat est plutôt pénible. Avec retour sur Paris toujours par train de nuit lundi soir 27. S’asseoir de nouveau au bureau mardi matin, replonger dans les affaires de classe. Ecœurement garanti.

Je n’ai jamais cessé au fond d’être ce besogneux soucieux de bien faire - et qui donc le fait bien - et que le travail scolaire emmerde profondément. En même temps, j’aime réfléchir, chercher et aboutir, construire un raisonnement, avoir et développer une idée, rédiger une démarche . Mais sans ces putains d’élèves qui m’auront gâché la vie jusqu’au bout et de plus en plus . Mes choix successifs vus d’ici, quelle connerie objective! Avoir vingt ans, passer l’agrégation après l’X au lieu d’aller faire du pognon dans le privé et, à la quarantaine, lâcher un poste d’inspecteur à l’abri des rugosités pédagogiques pour retourner enseigner, pour retourner “en saigner” oui, suer sang et eau, ne plus connaître de moments de détente, angoissé, engoncé dans ce dialogue de sourds qu’est la volonté d’expliquer et de transmettre se heurtant à la bêtise au front bas de crétins agités. Mais quel con ! Quelques moments de grâce ? Un esprit éveillé ici ou là ? Même pas et surtout même plus. L’armée des imbéciles a pris le pouvoir et règne sans partage sous les préaux, l’intelligence rase les murs, il ne fait pas bon comprendre, au pays du collège unique.

Bizarrement, cela ne m’empêche pas de préparer quand même des cours. Ils leur passeront au dessus de la tête, d’accord, mais l’inutilité de l’effort n’est pas un obstacle à la satisfaction qu’on en tire . On fait comme Carl Gustav Jacob Jacobi (mathématicien allemand . 1804-1851), on travaille “pour l’honneur de l’esprit humain”. S’il en reste. Et Jacobi en est mort d’épuisement….

Le mardi de la sortie (mardi 21 / 10), la réunion de l’ensemble des professeurs d’Hector Berlioz avait été assez instructive et conforme à ce qu’on peut attendre de l’enseignant moyen. Il y a trente-deux profs dans le bahut, une demi-douzaine de surveillants, deux C.P.E, un principal et un principal adjoint. En gros, à quelques profs près dont certains arriveront en retard, on était tous là.

On était tous là pour entendre le principal (la principale, nom de Dieu !) ne pas dire grand chose. Quelques détails de vie scolaire nécessitaient paraît-il des mises au point; je débarque, j’ai mal compris, il était question de rumeurs sans qu’on sache lesquelles ni quel démenti il fallait leur apporter, bien que ce démenti non explicité fût plusieurs fois affirmé … Confus et mou . Il y a eu est-il dit trois conseils d’administration merdeux (je traduis) depuis la rentrée. Il manque vingt-neuf heures de surveillance; les élèves gueulent et se battent dans les couloirs; les femmes de ménage en ont surpris qui y urinaient complaisamment; les cahiers d’appel disparaissent; on ne sait que faire avec les arrivées en retard. En somme, la routine... Le public, apathique, écoute vaguement.

Je me secoue et je fais un speech sur les huit exclusions de classe de troisième que j’ai prononcées la semaine précédente. J’apprends que ça a créé des difficultés aux CPE qui ont voulu faire surveiller “ à part” les huit élèves : “ Si tout le monde faisait comme vous … ”. Leur philosophie de la salle de permanence m’échappe. Apparemment, on n’y va pas pour travailler puisque, mes élèves ayant un devoir à faire, il devenait nécessaire de les mettre ailleurs. J’argumente contre ce principe et j’affirme que les élèves en salle de permanence, et quel que soit le motif de leur présence, sont bel et bien là pour se taire et s’occuper, dans la concentration, des tâches scolaires imposées spécialement ou de celles courantes portées à leur cahier de textes. J’obtiens une seule prise de position dans mon sens. Et personne ne me suit sur le terrain du nécessaire redressement de la discipline. Mystérieuse alchimie des groupes. On dirait un troupeau de veaux allant à l’abattoir. Les victimes sont consentantes. Je la ferme, fatigué.
La principale et son adjoint sont visiblement soulagés. Je les entends penser : “Qu’est-ce que c’est que ce con qui débarque et se met à vouloir qu’on cesse de faire semblant de n’avoir pas de problème personnel, qu’on cesse d’affirmer qu’on s’en sort bien ? Il est capable de vouloir aussi qu’on se prenne en main, qu’on invente, qu’on mouille sa chemise dans le sens de l’innovation ! Ah, il ne dit plus rien… Bien”. Ils vont pouvoir remonter, tranquilles, dans leur bureau, dans une aile à part du collège réservée à l’administration, au premier étage, avec un panneau en bas de l’escalier : Accès interdit aux élèves . Que les profs, les surveillants et les CPE se démerdent et qu’on soit un peu peinards ! On n’a quand même pas pris un poste de chef d’établissement pour continuer à avoir les mains dans le cambouis, non ? Tout de même !

Du coup, retour à l’appartement, à chaud, je mitonne vite fait un premier jet de deux pages à polycopier et à distribuer dans les casiers lundi 3/11, jour de reprise. Effort sans doute vain, comme d’habitude, mais qu’il faut bien tenter, sinon autant se coucher tout de suite. Relu depuis. Voilà le machin définitif:

NOTE AUX COLLÈGUES.
PROLONGEMENT DES ÉCHANGES DE MARDI 21/10/03
Georges Truel . TZR Maths (Remplaçant de Mme Thomas )

Vous avez dû voir dans Le Monde de l’autre week-end ( Dimanche-Lundi 19-20/10/03) un article (en page 10) sur un très prochain avis du Haut Conseil de l’Évaluation de l’École (Éléments de diagnostic sur le système scolaire français). Il n’y a pas eu au-delà de suivi journalistique mais ce qui était rapporté est assez affligeant. Je crois qu’il y a, dans tous ces organismes, d’aimables bras cassés, sans aucune perception exacte des problèmes de la prise en charge au quotidien de toute une classe d’âge, qui vont probablement nous pondre une poignée de pages émollientes destinées, compromis oblige, à être vides de sens et à ne servir à rien. Le numéro daté de mercredi 22/10 (page 11) fournissait par ailleurs sur les questions soulevées par la commission Thélot (Débat national sur l’avenir de l’école) des lumières bien tristes...
Mais là n’est pas l’objet. Simples remarques .

Je voudrais en fait un peu revenir sur ce que j’ai commencé à dire l’autre matin, à savoir que les problèmes doivent être abordés frontalement et en termes d’initiative locale, là où on les vit. Je viens de passer, j’y ai fait oralement allusion, une (mauvaise) première semaine “chez vous”. J’ai fonctionné deux ans (1999-2001) en “zone sensible” et je retrouve ici les mêmes caractéristiques pédagogiques .

Je crois que nous sommes collectivement trop tolérants à force de nous vouloir “ouverts aux difficultés de l’adolescence”. L’exigence première (c’est une question de survie de la transmission des connaissances) reste le rétablissement chez l’enfant d’une attitude scolaire permettant à une pédagogie de la chose enseignée de se développer. Cette attitude scolaire n’est pas en place..

Dans les zones d’enseignement difficile (ici donc), le climat acquis est à ce point dégradé que les sanctions standards n’atteignent pas les élèves. Je crois qu’il y faut tenter un ressaisissement passant par une nécessaire période de tolérance zéro à assumer par l’établissement (celui-ci ou un autre, mais ici celui-ci), textes ou pas. J’ai déjà évoqué à chaud le jour de la sortie (à la cantine et en petit comité) une démarche qui me paraîtrait potentiellement porteuse d’efficacité.

Voici :

PRINCIPE GÉNÉRAL : le seul moyen à mon avis de peser sur les gosses est de jouer l’emmerdement des parents (je prends l'hypothèse que, majoritairement, il y en a encore). Si le comportement du gamin a des conséquences qui réellement dérangent ses parents, il peut (peut-être) y avoir une prise de conscience chez lui en cas de retour de bâton (venant d’eux).

MODALITÉS DE DÉPART POSSIBLES :

[1] chaque collégien est muni d’une carte avec photo, nom, prénom et classe (badge)
[2] ce badge est obligatoirement pincé/fixé sur son vêtement
[3] l’accès à l’établissement est subordonné au port dudit badge (filtrage à
l’entrée)
[3] toute attitude déviante ( comportement perturbateur - obstination dans
la non prise en compte des rappels à l’ordre en classe / bousculade –
bagarre - course dangereuse dans les couloirs / insolence - refus
d’obtempérer etc.) valant conflit avec un adulte de l’établissement
(tolérance zéro – pas de “ mais pour si peu …”) a pour conséquences :

- Le placement immédiat (et le maintien) en salle de permanence jusqu’à la fin des cours ou la récupération par les parents dûment prévenus
- L’annulation de la carte de collégien de l’élève et l’établissement d’une nouvelle carte nécessitant la fourniture d’une nouvelle photo d’identité et le déplacement (avec l’enfant) des parents dont la signature doit être apposée sur un registre ( suivi des cartes) en présence du CPE et d’un professeur de l’élève. Ceci à une heure imposée par l’établissement et avec bien sûr une mise au point-remontée de bretelles à la clé.
- L’enfant ne pouvant pas être accepté dans l’établissement sans sa carte est donc exclu de fait tant que les parents ne se sont pas déplacés.

JUSTIFICATION :

Il est nécessaire d’installer un rapport de force. Peu importent les difficultés de principe qui seraient (en termes de textes) soulevées ou les réticences éventuelles de la structure administrative: si l’ensemble des professeurs de l’établissement veut s’inscrire dans une telle logique, il peut et doit y avoir passage à l’acte. Les élèves, par leur attitude, ont en fait pris le pouvoir et ont sorti l’enseignement de ses rails. Nous sommes devant le “ fait accompli”. C’est à notre tour de renverser la situation. Nous sommes, au ras des pâquerettes, les seuls à pouvoir le faire et les seuls vraiment concernés. Ledit “ fait accompli ” doit devenir le nôtre .

RÉSERVES & BLOCAGES :

Il est bien entendu à prévoir qu’une telle opération impose aux personnels et d’abord aux enseignants un effort individuel de présence supplémentaire pour renforcer le taux d’encadrement des gamins et garantir l’efficacité du “premier choc” .

Il est donc à prévoir qu’elle ne saurait, même en croyant à son bien fondé, aisément emporter l’adhésion. Je m’en voudrais toutefois de ne pas essayer malgré tout de proposer à la réflexion collective un thème qui me semble très largement le préalable à toute forme d’enseignement significativement différente de la pénible garderie à laquelle je me sens trop souvent condamné.

Il est vrai (cf. réaction(s) à mon intervention en réunion du mardi matin de la sortie) que je suis peut-être… le seul professeur de l’établissement à estimer être confronté à des problèmes d’autorité .

*****************

J’ai photocopié en nombre et agrafé les deux feuillets obtenus. Je distribuerai ça lundi matin dans les casiers en prenant mon service. Les versos leur feront toujours du brouillon s’ils ne lisent pas les rectos.

Sur ce créneau, j’attends d’ailleurs non sans gourmandise les effets du grand “Machin” dont Thélot a obtenu le pilotage, lorsqu’il va se traduire ici - car c’est prévu, “pour faciliter l’intervention des parents” - en demi-journées banalisées. Le flop me semble absolument garanti, dans le prolongement des échanges de la matinée du mardi 21/10. On verra si les vingt-deux questions proposées officiellement à la réflexion collective suscitent de vrais échanges. Je n’y crois pas.

Ces grand-messes sont inutiles et tout le monde en est conscient, mais clame vertueusement le contraire. N’ayant aucune idée disponible, le ministère “en appelle à la base”. Or on sait depuis Pasteur qu’il n’y a pas de génération spontanée. Il faut, bien au contraire, fournir en amont une source, un texte complet, détaillé et précis à discuter et le cas échéant à mettre en pièces; un vrai texte de départ, un vrai projet de réforme, de refonte. J’en avais préparé un pour Thélot il n’y a guère, avec lequel il a peut-être bien fait des avions pour ses petits enfants... Il me l’a redemandé par mail l’autre jour (il avait “ égaré” - le faux-cul! - mon premier document dans un déménagement). Mon projet était-il bon? Etait-il mauvais? Qu’importe ! Il était! Il existait, concret ! Là-dessus, les gens peuvent prendre position. Tandis qu’ex nihilo, le tsunami des “Y-a-qu’à / Faut qu'on” est absolument garanti. Mais en fait, quel est le degré réel d’implication de Thélot ? de Ferry ? Et si l’essentiel était seulement à leurs yeux ceci : “Ça ne sert à rien, mais ça occupe” ? Il faut bien justifier son emploi. Je dois être fatigué .....

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23 octobre 2006

Notes VII (Ma. 4/11/03)

Deuxième jour de reprise. Je me demande si je vais arriver à tenir jusqu’à Pâques. C’est à devenir cinglé par moments et la question justement se pose : puis-je continuer sans devenir cinglé ? Hier, ça aurait pu, c’est vrai, plus mal se passer … et ça s’est justement plus mal passé aujourd’hui .

En sixième, Denis a remis le couvert immédiatement. Il refuse de travailler, n’ouvre pas son sac, se lève, crie, chante, peut devenir agressif. Mais pourquoi garde-t-on des zozos de ce calibre en classe ? Il paraît qu’on lui a fait passer des tests. Bilan impeccable : “Enfant intelligent et parfaitement apte à suivre une scolarité”. On se fout évidemment de notre gueule. Il est ingérable et bousille le climat de classe. Et forcément, il fait des émules.

Chafik n’est opiniâtrement là que pour pousser des cris plus ou moins articulés, se couvrir la tête de son sweat et s’agiter. Je l’avais presque oublié… Je lui demande d’additionner 5 et 4, il répond en s’esclaffant et à la volée : “44 non 12 non 36 non 2”. Je lui fous (bêtement) une heure de colle; la réaction dubitative du CPE à qui je porte sa collante me donne à penser qu’il ne la fera sans doute pas, que l’administration s’en tiendra là et qu’hilare et vainqueur, il reviendra emmerder tout le monde en général et moi en particulier . Normal ? Si, si, il paraît que c’est parfaitement normal .

Réfléchissons dans l’air du temps : “(...) ces deux malheureux adolescents méritent toute notre indulgence et nos soins, notre respect même pour la façon exemplaire dont ils développent des réactions de survie dans une société ignoble et inégalitaire qui écrase les humbles comme eux. Si nous ne voulons pas, professeurs fascisants, basculer du côté des oppresseurs, il nous faut absolument les comprendre, les aimer et les aider patiemment”.

En troisième, ce matin, ils sont dix d’un coup sur une classe de 22 à confondre la salle de cours et le bistrot du coin. Attablés confortablement, tournés les uns vers les autres pour faciliter l’échange, ils passent l’heure à bavarder, se lever, se livrer à d’innocentes (!) niches (faire circuler un cartable par exemple, bien entendu poursuivi par son / sa propriétaire), etc. Gueuler ? Oui, je gueule, en vain. Punir ? Comment ? Il n’y a pas de véritable sanction. Je les ai virés l’autre jour. Là je suis découragé. Subir ? J’ai honte.

Au début du cours (nous sommes au rez-de-chaussée), une capuche amovible séparée d’un blouson inconnu vole et nous rejoint par la fenêtre. Je la ramasse et la mets dans mon cartable. Un gamin jamais aperçu, excité, fait irruption dans la salle, exige immédiatement son bien ; je l’informe qu’il le récupérera à l’interclasse auprès du CPE; outré par tant d’injustice, il refuse de sortir. Il n’est plus question aujourd’hui d’expulser manu militari un adolescent. Ce serait carrément une faute professionnelle. Il faut envoyer un délégué quérir un surveillant, remettre la capuche au dit surveillant et, à deux, exiger une évacuation des lieux théoriquement facilitée par la volonté affirmée du gamin de suivre sa capuche. En fait, furieux de voir la tournure des événements, il part en courant dans le couloir sans plus s’intéresser à rien et, repassant par la cour, donne un grand coup de poing dans la fenêtre de la salle, heureusement solide. J’avais la garde de ma classe, je l’ai vu disparaître sans bouger. J’irai demain discuter avec le CPE pour essayer de le coincer. Il a été interpellé par un de mes élèves, il se prénomme apparemment Victor. Mais c’est sans doute un sobriquet. Quel bordel !

Et avec ça, alors que je travaillais vers 14 heures dans une salle vide (j’avais un “trou” dans mon emploi du temps), je me fais prendre à partie par une jeune collègue qu’a choquée la missive reproduite plus haut et diffusée la veille. Elle trouve que ce que je propose est “facho”, elle pense que tout ne va pas si mal, que c’est seulement le manque de moyens qui nous interdit de mieux encadrer les élèves et que d’ailleurs, “tout ça est un problème de société qui déborde largement le collège”. Oui et non : nous avons les moyens – il suffirait de se prendre en main et de modifier notre mode de fonctionnement – et je ne vois pas pourquoi, société déliquescente ou pas, nous n’aurions pas le droit de lutter pour un ressaisissement des comportements . Mais non, j’ai tort, elle en est certaine, elle le dit, c’est sans appel, et j’ai droit (elle sort de l’œuf !) à divers conseils de nature à m’aider je suppose à mieux installer mon autorité. Évidemment, je suis sans doute assez peu dans le sens de l’Histoire, de la sienne en tout cas et là, soudain, ça me navre ….. Décalé. Trop vieux? On finirait par douter ....

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24 octobre 2006

Notes VIII (Di. 9/11/03)

La fin de semaine n’a pas été au bout du compte si mauvaise que ce que me faisaient craindre les impressions de mardi. Le fait de dédoubler les classes le jeudi sans doute. Les travaux pratiques ne se sont pas si mal passés, même en troisième. J’ai récupéré mes trois paquets de copies désormais hebdomadaires via mes trois devoirs surveillés du vendredi et en avant! Je viens de finir. C’est du boulot, mais enfin, peut-être pas inutile pour eux. Je me trouve bien bon.

En sixième et cinquième, même si je râle beaucoup, de coup de gueule en coup de gueule, j’y suis à peu près arrivé. La troisième reste quand même ahurissante. Juste avant la sortie de Toussaint, j’avais donné un devoir plus ou moins “à trous” ce qui de fait camoufle les lacunes de rédaction ou de démarche. Là, sur le théorème de Thalès et autour, ils devaient me rédiger quelque chose sur copie, de façon plus autonome. L’horreur. J’ai une petite dizaine de devoirs entre 0,5 et 3/20 (j’ai noté “large”!) qui montrent que ces élèves n’ont pas l’outillage intellectuel qui leur permet de comprendre ne serait-ce que ce que j’énonce. Ils sont dans un brouillard conceptuel total et mettent côte à côte dans le désordre de l’aléatoire les termes – éventuellement déformés – qu’ils m’ont entendu prononcer ou vu écrire …. quand ils les ont vus ou entendus. Un de ces olibrius me fait deux lignes de soi-disant calcul qu’il articule sur le point de départ suivant: “4=7”. Comment - l’idée d’une provocation me semblant à écarter - ne pas douter de son équilibre mental ?

Je fais dans la foulée une note de travail aux collègues de la classe et au chef d’établissement pour en parler. On ne peut pas continuer l’année en faisant semblant d’enseigner à des gamins qui par ailleurs foutent le bordel parce qu’avec leurs cinquante mots de vocabulaire ils ne comprennent pas la langue qu’on leur parle. Il y a quatre élèves corrects dans cette classe et deux paquets de dix : un paquet d’aspirants redoublants à qui il faudra bien deux ans pour entrevoir le sens du programme, et un second paquet d’analphabètes, que je viens d’évoquer. Je sais d’ailleurs - je l’ai constaté en rendant le devoir précédent - qu’ils rient beaucoup de leurs notes et ce n’est pas un rire nerveux, de pudeur ou de honte, non, non, c’est bien le rire épais de l’imbécile qui faute de réussir se glorifie de descendre encore plus bas que les autres. Quelle tristesse ! Et que faire? Je l’ignore encore, mais je ne peux pas continuer sur les bases classiques. Je ne les revois que jeudi car les cours de mardi sautent, onze novembre oblige. Il faut que je trouve un début d’idée pédagogique d’ici là ...

... mais dans quelle direction ? Du tutorat au sein de la classe ? Comment ? Les autoriser à travailler de façon modulaire en devoir ? Les quatre bons en isolés, travaillant “normalement”, et les autres en association ? Comment, bis? Des couples un mauvais / un nul ? Des couples de mauvais et des triplettes de nuls ? Avec documents ? Mais je ne vais pas pouvoir gérer ça dans une seule salle de classe. Et merde !

En fait c’est toute l’équipe éducative qui devrait se saisir du problème et réorganiser la scolarité de ces “hors normes” dans des classes spécifiques locales à méthodes et horaires aménagés, pour permettre aux élèves à peu près en adéquation avec les programmes de poursuivre la route. On a le conseil de classe dans quinze jours, il faut absolument y poser la question et plus encore dégager au moins un début de réponse.

Mercredi je suis allé sur Internet voir où en était la commission Thélot et le “débatnational.com” ! Ils ont pondu un document assez copieux (1,2Mo quand même !) de 91 pages sous forme de 22 fiches à thèmes dans le but d’indiquer au bon peuple réfléchissant des pistes de réflexion. J’ai commencé à lire ça. Ce n’est pas mal fait du tout, je faisais des procès d’intention, mais la recherche systématique d’un équilibre entre les positions idéologiquement contraires attendues (“on peut se demander si …. comme on peut aussi se demander si …”) donne le tournis et finalement - c’est sûrement voulu - on ne voit pas se dégager de proposition. Je doute alors que la foule enseignante y trouve matière – si elle y regarde ! – à se remettre en question et à réinventer le système éducatif.

Vendredi matin, je suis monté à l’étage en dire deux mots à la principale. Bien calée dans son fauteuil, elle semblait plutôt affligée par la perspective des demi-journées banalisées à organiser pour discuter de la chose. Elle avait trouvé les fiches si abondantes qu’elles lui en semblaient inutilisables, me rejoignant un peu; elle envisageait localement de ne pas retenir de samedi matin pour les réunions, se disant que ne viendraient ni parents ni professeurs … et pensait à une fin d’après-midi, vers 18 heures pour la demi-journée “parents”, l’autre restant prise sur le temps “élèves”, un matin ou un après-midi . À ma question concernant les éventuels “animateurs”, elle répond que leur choix relève de l’établissement et qu’elle ne sait pas trop … Je me demande qui va vouloir se lancer là-dedans ? Quelques IPR en service commandé ? Y ont-ils réfléchi au niveau de l’inspection ? Sinon qui ? Des syndicalistes locaux vont peut-être s’auto-désigner? Je pense que ça emmerde tout le monde parce que personne ne croit à ces machins. Je me demande si j’ai envie de m’y coller. Pour déboucher sur quoi ?

D’abord, finir de mieux lire ces 22 fiches; il y a une certaine urgence: l’académie de Paris devrait paraît-il boucler cette affaire entre le 17 novembre et le 21 décembre. Avec les conseils de classe de fin de premier trimestre déjà programmés à assurer, ça va faire juste.

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26 octobre 2006

Notes IX (Ma. 11/11/03)

Merci pauvres poilus. Vous êtes morts, atrocement, pour ce qui ne fut pas même comme vous l’espériez, la dernière, mais du fond de vos tranchées, vous avez préparé aussi, sans le savoir, l’imbécile béatitude du prof de collège dispensé en votre honneur d’avoir à subir, aujourd’hui, l’indiscipline inendiguable de vos insupportables et si lointains descendants. J’ai honte, profondément, de ce soulagement que je vous dois. Vous avez connu l’horreur et ... Le mot qui en ce jour anniversaire de l’armistice renvoie à vos corps mutilés, abandonnés aux ignominies d’une absurde guerre , voilà que je l’emploie aussi, scandaleusement, impardonnablement, quand je me regarde. Horreur, oui horreur des perspectives ouvertes - et pour un jour écartées - par le trajet de l’appartement au collège, par les pas accomplis sans en rien faire voir au long du couloir qui va de la loge de la gardienne à la salle des professeurs, par la sonnerie de reprise des cours qui, pour n’être pas “aux morts”, n’en scande pas moins le glas de toute sérénité, par le contact du trousseau de clés, dans la poche, saisi pour ouvrir la porte de la salle de classe, par l’entassement informe et bousculé dénommé “rang d’élèves” et qui va s’engouffrer, sourd à toute remarque, dans le lieu irrespecté des défaites pédagogiques et éducatives.
Accablement luxueux d’un privilégié qui est bien logé, en bonne santé et mange à sa faim ? Sans aucun doute. Accablement quand même. Tout est toujours relatif. Sentiments pourtant inavouables.

Incident hier lundi avec un merdeux de cinquième, tête à claques butée dont le regard insolent suggère immédiatement le passage à l’acte: la gifle. Pendant la récréation (je les ai deux heures d’affilée), je fais comme d’habitude un tour de classe pour jeter un œil sur les cahiers et contrôler ce qui traîne par terre. Une dizaine de bouts de papier jonchent le sol à proximité immédiate de deux tables. Au moment de faire rentrer les élèves en cours, j’appelle les quatre occupants desdites tables et leur demande de précéder leurs camarades pour faire le ménage avant que nous n’entrions tous . Les trois filles s’exécutent sans histoire mais le garçon, arguant noblement de ce qu’il n’est pour rien dans l’affaire refuse d’obtempérer. Le ton monte. Monsieur proclame ne pas être là pour nettoyer la classe mais pour apprendre (je lui demande quoi : il n’en fout pas une rame et passe son temps à bavarder), qu’il y a des femmes de ménage pour ces tâches subalternes et indignes de lui, etc. Le triste crétin. Comme une bonne correction lui ferait du bien et comme un coup de pied au cul serait utile à son sens civique. Hélas, rien de tel n’est plus possible. Il aura une heure de colle mercredi après-midi, qu’il ne fera sans doute pas, un mot des parents venant affirmer qu’il avait justement ce jour-là rendez-vous chez le dentiste, ou qu’il a eu mal au ventre, ou de la fièvre, bref que mes punitions les emmerdent et que leur progéniture est dans son droit… J’en suis réduit à faire la morale à la classe, à dénoncer l’état d’esprit du contestataire, à expliquer que le ramassage des papiers n’est pas une tâche indigne, que d’ailleurs (ce qui est vrai) je m’y astreins quand je circule dans les couloirs…. Ils me prennent majoritairement, et particulièrement cet imbécile, pour un con doté d’une mentalité d’esclave …

J’ai distribué en fin de séance des zéros à tour de bras : j’ai circulé et j’en ai trouvé plus de la moitié qui n’avaient rien noté de ce que j’écrivais au tableau depuis quarante minutes . Même mon principe expérimental : “au moins, ils copient” ne fonctionne pas ! Je prends donc acte, par mon zéro, codification obligée, d’un “travail non fait”. Je recommencerai. Le seul moyen d’inquiéter un peu ces fainéants en contournant le laxisme accablé des commissions d’appel qui en fin d’année donnent leur accord, prenant le contre-pied régulier des conseils de classe, pour un passage dans la classe supérieure, c’est encore de leur mitonner une moyenne proche du néant. Au dessous d’un certain seuil, l’inepte progression du môme connaît parfois des ralentissements. Ceci proclamé, admettre que le laxisme desdites commissions n’est pas toujours accablé et même, assez souvent, est “théorisé” par l’analyse selon laquelle plus l’élève est “largué”, plus vite il faut lui assurer la “traversée” du collège : on réduit ainsi la durée de ses incontournables nuisances. C’est ce qu’on appelle “la progression du turbo-cancre”. Et qui ruine mon argument précédent en faveur des zéros généreux. Bah, tout ça n’a pas grand sens, ralentis ou accélérés, ils sont de toute façon là, à s’agiter insolemment sans rien foutre, et à emmerder le peuple et tout le monde en attendant leurs seize ans. Comment a-t-on pu tomber si bas? Réponses et palliatifs : Commission Thélot et son "debatnational.com" ? Tu parles !

Posté par Sejan à 15:00 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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